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Refondre la Constitution fédérale? L’erreur de deux Jacobins suisses

 Un livre, même petit, mérite soin et respect. C’est le cas de La Suisse ou la peur? Die Angstgenossenschaft, un pamphlet de quelques dizaines de pages rédigé par deux candidats vaudois et socialistes en campagne pour le Conseil national, François Cherix et Roger Nordmann (lire LT du 29 septembre et du 5 octobre). Cette contribution, qui vise à ouvrir le débat sur une révision totale de la Constitution, se démarque à l’évidence de la distribution de tracts dans les stands. Mais elle manque sa cible par son ton, son argumentation et tout bonnement par sa proposition centrale, inadéquate et contre-productive.

Le ton ne fait pas toujours la musique car, derrière les amabilités, les «chers compatriotes» «qui ne sont pas comme moi», se cachent préjugés, œillères et oublis qui enlèvent de la pertinence et donc de la force de conviction au propos.

Au rang des préjugés, on trouve l’étrange perception des Romands et des Alémaniques et de leur rapport au pouvoir. Ici la République, là la Landsgemeinde. Cette volonté aussi qu’auraient les Romands d’être assistés dans leur qualité de citoyens. Cette terre de passage que ne serait pas l’Alémanie – avec ou sans le Gothard? Après Tintin au Congo, voici Cherix et Nordmann en Helvétie.

Leurs œillères sont sidérantes, elles font oublier que l’UDC n’a pas le monopole d’utilisation de la peur. Le réchauffement climatique, dans la bouche des Verts, ne ressemble pourtant pas à un euphorisant. Quant au recours systématique par le PS au thème du démantèlement des assurances sociales, il ne tient pas vraiment d’un traité de cartésianisme appliqué. Peur du génie génétique, peur des OGM. Un peu d’autocritique ne nuit jamais.

Leur méconnaissance de l’histoire politique suisse, l’ancienne comme la récente, est tout aussi confondante. Deux exemples. Genève, ville d’Empire – le germanique, pas le français – est liée à Berne et Fribourg par des traités de combourgeoisie remontant à 1526. Ce canton n’est pas un «arrivé tardif». Ni, a fortiori, Fribourg. Quant aux votes populaires démontrant une opposition entre Romands et Alémaniques, ils ne sont qu’une minorité. Dont ne font pas partie les votes sur l’EEE ou sur l’initiative du GSsA. Bref, le fantasme de l’opposition bloc à bloc est une facilité indigne. La vie politique suisse est au contraire faite de divisions et d’unions à géométrie variable.

Mais il y a pire dans leur démarche. L’appel à une «Assemblée constituante» lancé par ces Jacobins tient dans son inspiration – c’est là son moindre défaut – davantage du manuel d’histoire française que de la tradition suisse. Mais, en mettant ainsi la charrue avant les bœufs, ils en oublient deux points essentiels: l’existence d’une volonté de faire table rase de la Constitution fédérale de l’an 2000; la teneur pour le moins incertaine que pourrait avoir un texte refondateur, compte tenu de la majorité automatique et maudite à leurs yeux qui régit ce pays. C’est donc peu dire qu’ils ouvrent une boîte de Pandore.

Au fond, par leur essai non transformé, Cherix et Nordmann cherchent un outil qui, plus que de réformer les institutions suisses, réussirait à modifier le rapport des forces politiques actuelles. A cet égard, le peuple est effectivement un élément gênant. On connaît la phrase attribuée à Brecht; dans leur bouche, elle devient: la Suisse a perdu confiance dans le rösti, supprimons le rösti. Et l’affirmation selon laquelle «il ne suffit pas qu’une décision soit prise à la majorité pour qu’elle soit légitime» fait froid dans le dos. Eussent-ils dit «morale» qu’on aurait pu s’entendre.

Le problème est que la myopie mène dans le mur. Ce ne sont pas les institutions qu’il faut chambouler, même si des aménagements sont souhaitables – instaurer une présidence plus stable et plus forte du Conseil fédéral, augmenter le nombre de secrétaires d’Etat pour décharger des tâches ancillaires des conseillers fédéraux aux départements restructurés. Au passage, la modification du mode d’élection du Conseil fédéral, émanant du parlement et non directement du peuple, n’a pas besoin d’une révision de la Constitution.

C’est en réalité les problèmes essentiels dont se plaint la population suisse qu’il faut résoudre en priorité: le rapport à l’autre, à l’étranger, à la modernité, à la mondialisation, à la complexité, au fond, la crise d’identité, accentuée par la fin de la division de l’Europe en deux blocs antagonistes et par les critiques portées à la Suisse, qu’il faut dépasser. Une Constituante n’y pourra rien.

C’est donc les attitudes qu’il convient de modifier: la capacité d’écoute et l’intérêt pour les débats autres que binaires et superficiels – une place à retrouver pour les médias audiovisuels –, l’attrait pour l’esprit de concordance.

Seule cette évolution des mentalités peut conduire à un projet pour le pays, partagé par une majorité des citoyens. La réforme des institutions suivra. Voilà un rôle tout trouvé pour les partis. A vos plumes, Messieurs les pamphlétaires! Sinon, cette contribution, écrite «de nulle part», y retournera.

(Opinion parue dans Le Temps du 9 octobre 2011)

 

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